Dépassement et logique de la chaussure
- Tarik Bouriachi
- Feb 18
- 3 min read

Seulement 48 jours ont passé depuis le début d'année et on y est au jour de dépassement. Formidable, nous allons parler pendant 48h des limites planétaires, nous qui au Luxembourg consommons chaque jour sept fois notre quota.
Et comme chaque année, nous célébrerons notre bras d’honneur quotidien aux limites planétaires en regardant nos chaussures longuement sans la possibilité de se consoler en se disant qu’ailleurs c’est pire.
Et chaque année la bifurcation écologique est plus urgente, notre résilience démocratique plus faible.
Les jetons de consolation pour voter aux communales en tant qu’étranger n’y changeront rien, la baffe du référendum a été définitivement donnée. Elle a été tellement rapide que franchissant la barre du son, l’écho s’est propagé jusqu’aux confins de l’Europe.
Le découplage entre copropriété de la chose publique et nationalité n’aura donc pas lieu, qu’ils disent. Le projet pilote démocratique n’aura visiblement pas trouvé son public cible ni sa raison d’être.
Nos amis suisses qui ont, à peu de choses près, le même genre de bottes et de chaussures que nous, mais une démocratie pourtant plus directe, ont essayé récemment d’inscrire dans leur constitution le respect des limites planétaires. Le projet ? Réussir la bifurcation écologique en dix ans. Rien que ça.
Résultat ? Un massif et bruyant NON remontant de tous les cantons du pays. 70% des électeurs se seront rangés derrière les arguments centristes et réactionnaires qui soutenaient que les “exigences et délais (étaient) trop contraignants” et que les “plans climatiques en place suffisent”.
Cela me semble désespérément familier.
Les tenants de la solidarité (mondiale et intergénérationnelle) se sont confrontés aux tenants de la liberté (de consommer). Les épouvantails habituels étaient de sortie : explosion des prix, baisse de prospérité et réduction drastique de la consommation. Le conseil fédéral a même courtoisement averti que cela entraînerait “des changements radicaux du mode de vie de la population”.
Le mouvement écologique s’était pourtant vu pousser des ailes. Alors qu’il venait de faire adopter la loi sur le climat avec 60% des suffrages -bien plus qu’escompté- ils ont confié aux jeunes verts d’essayer de pousser leur avantage.
Avec un ton alarmant “mais porteur d’espoir” et à grand renfort de vidéos explicatives, d’infographies et d’interventions de spécialistes, ils n'auront finalement réussi qu’à mobiliser les jeunes et les milieux urbains qui étaient déjà engagés.
Et ce qui devait arriver, arriva. La moitié de ceux qui avaient voté avec entrain pour le “Zero effet de serre en 2050”, le soutien au remplacement des systèmes de chauffage au gaz ou au mazout, et à l’innovation technologique dans les entreprises, n’ont pas soutenu la constitutionnalisation des limites planétaires.
Les tenants du NON suisse s’en sont très vite enorgueilli et ont proclamé dès l’annonce des résultats que “la population ne veut pas d’un changement de paradigme”.
Grâce à une stratégie de peur et de doute bien financée et en décrédibilisant l'initiative comme dangereuse pour l'économie, ils ont réussi à dominer le narratif de la campagne et à casser la dynamique qui avait porté la loi sur le climat.
La stratégie de mobilisation m’interpelle et m’interroge.
Cela m'apparaît instructif de mettre cette mobilisation en parallèle avec le référendum d'août 2023 en Équateur sur la protection du parc Yasuní. La mobilisation a porté sur un objet précis, en lien clair avec la sauvegarde d'un patrimoine naturel national, ce qui a mobilisé l'affect et le sentiment d'intérêt général.
Résultat : 59% des citoyens équatoriens ont voté l’arrêt de l’exploitation pétrolière dans cette réserve. Cela représentait pourtant un pognon de dingue et une indépendance stratégique pour la communauté.
Les militants ont réussi à convaincre car la campagne portait sur un objectif clair et circonscrit, qu’elle mettait en avant les co-bénéfices, des mesures d’accompagnement et présentait le changement proposé comme une opportunité.
Cela vous semble familier ?
A cette stratégie de la peur et du doute, nous ne pouvons qu'opposer une stratégie de la conséquence quotidienne de la polycrise climatique et sociale et de la réappropriation locale de la chose publique. Une stratégie qui repose sur une citoyenneté forte, la socialisation des communs (eau, terre, énergie…) et un travail indispensable sur toutes les formes de hiérarchie oppressive du quotidien.
Inspirons-nous du Rojava, inspirons-nous d’Ungersheim.
Apprenons du laboratoire de démocratie participative de Saillans.
Encourageons, sans même attendre les prochaines élections communales de 2029, nos communes à se fédérer en réseaux de communes en bifurcation, à instituer des dispositifs de démocratie locale poussés, à reconstruire du local globalisé.
L’état providence écologique n’adviendra pas. Il nous faut d’urgence envisager d’être les acteurs d’une bifurcation locale, préfigurative et communautaire, de tisser des liens qui ne soient pas de subordination, et d’apprendre définitivement à décider local, à coopérer global…
… et à définitivement arrêter de regarder nos chaussures.
Коментарі